La Résurrection métallique des accidentés

51qrkihsmpl-_sx315_bo1204203200_« En s’épanouissant, mes blessures avaient donné ces créatures paradisiaques, qui célébraient l’union de ma collision et de cet Élysée métallique. Vaughan me suggérait à nouveau d’emboutir l’un ou l’autre des véhicules qui passaient à côté de nous, et j’ai failli lui obéir. Je ne faisais aucun effort pour répondre à la pression agaçante de sa main. Un car de compagnie aérienne accélérait dans notre direction. Sa carapace argentée illuminait les six voies de l’autoroute et semblait descendre sur nous comme un archange flamboyant.

J’ai saisi le poignet de Vaughan. Les poils sombres de son pâle avant-bras, les cicatrices des phalanges de son index et de son majeur, prenaient sous la lumière une dure beauté. Détournant mon regard de la route, j’ai serré la main de Vaughan dans la mienne, essayant de fermer les yeux au flot lumineux des carrosseries, qui se déversait sur nous à travers le pare-brise. Une cohorte d’êtres angéliques, entourés chacun d’une immense auréole de lumière, se posait sur la chaussée tout autour de nous. Flottant à quelques centimètres au-dessus du sol, ils défilaient sous mes yeux, glissant majestueusement de tous côtés sur les pistes infinies qui couvraient le paysage. J’ai compris que, sans le savoir, nous avions nous-mêmes construit toutes ces routes et ces voies express afin de les accueillir. Penché en travers de mon corps, Vaughan guidait la voiture parmi toutes ces trajectoires mêlées. Nous avons changé de direction au milieu d’un vacarme de freins et d’avertisseurs. Vaughan maniait le volant comme un père soutient la marche de son enfant mort de fatigue. Mes mains, posées sur les branches, accompagnaient passivement ses mouvements. Nous avons pris une bretelle de sortie.

Nous sommes venus nous arrêter au pied d’un toboggan. L’aile avant gauche de la Lincoln a raclé le béton d’une bordure qui séparait l’accotement d’un cimetière de voitures en contrebas. J’ai écouté faiblir la musique du moteur avant de couper le contact, et me suis laissé aller contre mon siège. J’ai contemplé dans le rétroviseur les véhicules qui grimpaient la rampe d’accès à l’autoroute, pressés de prendre leur place dans le carnaval aérien. Ils planaient sur le tablier surélevé, derrière nos têtes, prêts à rejoindre les avions que Vaughan observait depuis tant de mois. En regardant au loin les chaussées du périphérique nord, j’ai pu constater que partout, ces créatures métallisées semblaient planer sous le soleil, s’élevant au-dessus des embouteillages qui les avaient emprisonnés. Autour de moi, l’habitacle scintillait comme l’antre d’un magicien, s’assombrissait ou prenait de l’éclat à mesure que je promenais mon regard. Les cadrans irradiaient ma peau de leurs aiguilles lumineuses et de leurs chiffres. La carapace du tableau de bord, le tablier incliné, les lignes métalliques de l’autoradio et du cendrier, m’apparaissaient comme les pièces rutilantes d’un retable. J’éprouvais le sentiment que ces objets pointés vers moi cherchaient à prendre mon corps dans l’étreinte géométrique et stylisée d’une machine hypercérébrale. Dans le cimetière, à côté de nous, les carrosseries des voitures abandonnées formaient sous la lumière changeante un toit de boucliers, dont la disposition se modifiait comme si le souffle d’un vent spatio-temporel l’avait traversé. Des rubans de métal rouillé coulaient dans l’air surchauffé. Des lambeaux de vernis cellulosique intact saignaient sous la couronne de lumière qui entourait le terrain. Ces éperons de tôle froissée et ces triangles de verre brisé étaient les signaux qui attendaient depuis des années parmi les herbes folles que quelqu’un les déchiffre, un code que Vaughan et moi-même transcrivions à présent, assis enlacés au cœur de la tempête électrique qui défilait sur nos rétines. »

p. 192 à 194


Crash !, J. G. Ballard (1973)

Editions Denoël, collection Des heures durant… 576 pages.
ISBN : 978-2207258378

 

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