Le meilleur ami de l’homme

je-suis-une-legende-richard-matheson-9782207500101« Il ne dessaoula pas pendant deux jours. Et il commençait à envisager sérieusement de continuer à boire jusqu’à la fin des temps, ou jusqu’à ce qu’il n’y eût plus une goutte de whisky à trouver, lorsqu’il se produisit un miracle. La chose arriva le matin du troisième jour, comme il sortait en titubant de la maison pour s’assurer que le monde était toujours là. Sur la pelouse, il y avait un chien ! A l’instant où Neville ouvrit la porte, l’animal s’arrêta de renifler l’herbe et, visiblement terrorisé, fit un bond en arrière. Neville, stupéfait, s’immobilisa, regardant le chien, qui se mit à détaler, la queue entre les jambes. Un animal vivant, en plein jour ! Neville bondit à son tour en avant, manqua de s’étaler dans l’herbe, et se lança à la poursuite du chien. Sa voix déchira le silence de Cimarron Street :

— Ici ! Viens ici !

Chacune de ses foulées résonnait douloureusement dans sa tête et son cœur battait à grands coups. De l’autre côté de la rue, le chien courait comme un fou.

— Ici ! cria Neville. Ici !

Un point de côté le força à s’arrêter. Le chien fit de même, regarda derrière lui, puis fila à nouveau. Il était brun et blanc, efflanqué, de race indéfinissable. Une de ses oreilles était déchiquetée.

— Viens !

Il y avait de l’hystérie dans la voix de Neville. Le chien disparut au tournant de la rue. Ignorant sa migraine lancinante et la douleur qui lui labourait le flanc, Neville se remit à courir. Pendant une heure, il battit les environs, les jambes tremblantes, criant de temps à autre :

— Ici !… Viens ici !…

Finalement, il rentra chez lui, épuisé, accablé par un désespoir enfantin. Rencontrer un être vivant, après tout ce temps, découvrir un compagnon, et le perdre aussitôt : n’y avait-il pas là de quoi pleurer ? Même s’il ne s’agissait que d’un chien… Que d’un chien ? Mais, pour Robert Neville, ce chien était une découverte incalculable ! Il ne put ni manger ni boire. Il se sentait si mal en point qu’il dut se coucher, mais il ne put dormir. Agité d’un tremblement fiévreux, il laissait sa tête rouler de gauche et de droite sur l’oreiller, et ses lèvres, sans qu’il en eût conscience, répétaient tout bas : « Ici ! Viens !… Je ne te ferai pas de mal…  » Dans l’après-midi, il recommença à chercher le chien dans tout le voisinage, en vain. Lorsqu’il rentra, vers cinq heures, il déposa devant la porte un bol de lait et un morceau de viande. Il entoura le tout de gousses d’ail, pour que les vampires n’y touchent pas. Puis, un peu plus tard, il se dit que le chien devait être atteint, lui aussi, par le mal, et que l’ail l’empêcherait également d’approcher… Pourtant, il y avait là quelque chose d’incompréhensible : si le chien était porteur de germes, comment se faisait-il qu’il rôdât en plein jour ? Fallait-il supposer qu’il était si légèrement atteint que son métabolisme n’en était pas affecté ? Mais dans ce cas, comment avait-il échappé aux autres ? « Mon Dieu ! pensa Neville… Et s’il vient cette nuit, attiré par la nourriture, et qu’ils le tuent ? S’il fallait que, demain, je le trouve mort ? Je ne pourrais pas le supporter, je crois que je me tuerais moi-même… »

Se tuer… Il n’y avait pas encore pensé ! Bien sûr, il ne traitait pas son corps avec beaucoup de ménagement. Il ne mangeait pas comme il eût été sain de le faire, il ne dormait ni ne buvait raisonnablement. Mais cela n’avait rien d’un suicide. Pourquoi n’avait-il jamais eu l’idée de se tuer ? Il ne trouvait pas, à la question, de réponse sensée. Il ne s’était résigné à rien, n’avait pas accepté vraiment la vie qu’il était forcé de mener, ne s’était pas adapté à elle. Et, pourtant, il était toujours là, alors que la dernière victime de l’épidémie était morte depuis huit mois, qu’il n’avait plus parlé à un être humain depuis neuf mois, que Virginia l’avait quitté depuis dix mois. Il était toujours là, sans avenir, sans espoir d’aucune sorte. Instinct de conservation ou simple stupidité ? Avait-il trop peu d’imagination pour songer à se détruire lui-même ? Pour quelle raison ne l’avait-il pas fait, les tout premiers temps, alors qu’il était au plus profond du désespoir ? Qu’est-ce qui l’avait poussé à faire de sa maison une place forte, à installer un réfrigérateur, un groupe électrogène, un réservoir d’eau, à construire une serre, un établi, à brûler les maisons voisines, à rassembler des livres et des disques, des montagnes de conserves alimentaires ? La vie était-elle donc une force plus puissante que les mots, une loi naturelle supérieure à toutes les autres ? Il ferma les yeux. Pourquoi penser, pourquoi raisonner ? Il n’y avait pas de réponses à ses questions. Il continuait à vivre parce que c’était une habitude, un état naturel… Il essaya de ramener ses pensées au problème des bacilles, mais se rendit compte qu’il était incapable de penser à autre chose qu’au chien. Et, soudain, il s’avisa avec stupeur qu’il bredouillait une prière, lui qui, s’il avait parfois ressenti le besoin désespéré de croire en Dieu, n’avait jamais été capable de prier sans se moquer de lui-même… Cette fois, pourtant, ce fut plus fort que lui. Il pria. Il demanda à Dieu de protéger le chien perdu. Parce qu’il désirait le retrouver. Parce qu’il avait besoin de le retrouver… »

p. 108 à 112


I Am Legend (Je suis une légende), Richard Matheson (1954)

Éditions Denoël, collection Présence du futur. 191 pages.
ISBN : 9782207500101

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