De la solitude de la force

7b407d9186fe7382702098db48044796« Premier commentaire sur le Livre de Jonas.

On est frappé dès le premier abord par sa singularité dans l’ensemble des textes prophétiques. Cette oeuvre brève, la seule qui soit écrite à la troisième personne, est la plus dramatique histoire de solitude de toute la Bible, et pourtant elle est racontée comme de l’extérieur, comme si, plongé dans les ténèbres de cette solitude, le « moi » s’était perdu de vue. Il ne peut donc parler de lui-même que comme d’un autre. Comme dans la phrase de Rimbaud : « Je est un autre. » Non seulement Jonas (comme Jérémie, par exemple) répugne à prendre la parole, il va jusqu’à s’y refuser : « Maintenant la parole de Iahvé fut adressée à Jonas… Mais Jonas se leva pour s’enfuir loin de la face de Iahvé. » 

Jonas fuit. Il paie son passage sur un navire. Une terrible tempête survient et les marins ont peur de faire naufrage. Tous prient pour leur salut. Mais Jonas « était descendu dans les flancs du navire ; il s’était couché, et il dormait profondément ». Le sommeil, donc, retraite ultime du monde. Le sommeil, image de la solitude. Oblomov, pelotonné sur son divan, rêvant son retour dans le sein maternel. Jonas dans le ventre du navire ; Jonas dans le ventre de la baleine.

Le capitaine du bateau vient trouver Jonas et l’invite à prier son dieu. Pendant ce temps, les marins ont tiré au sort, pour voir lequel d’entre eux est responsable de la tempête, « … et le sort tomba sur Jonas.

« Et il leur dit, prenez-moi et jetez-moi dans la mer ; ainsi la mer s’apaisera pour vous ; car je sais que c’est à cause de moi que cette grande tempête est venue sur vous.

« Les hommes ramaient pour ramener le vaisseau à la terre ; mais ils ne le purent pas ; car la mer continuait de soulever de plus en plus contre eux…

« Alors… prenant Jonas, ils le jetèrent à la mer ; et la mer calma sa fureur. »

Quelle que soit la mythologie populaire à propos de la baleine, le gros poisson qui avale Jonas n’est en aucune façon un agent de destruction. C’est lui qui le sauve de la noyade. « Les eaux m’avaient enserré jusqu’à l’âme, l’abîme m’environnait, l’algue encerclait ma tête. » Dans la profondeur de cette solitude, qui est aussi la profondeur du silence, comme si le refus de parler impliquait également celui de se tourner vers l’autre (« Jonas se leva pour s’enfuir loin de la face de Iahvé ») – ce qui revient à dire : qui recherche la solitude recherche le silence ; qui ne parle pas est seul ; seul, jusque dans la mort – Jonas rencontre les ténèbres dans la mort. On nous raconte que « Jonas fut dans les entrailles du poisson trois jours et trois nuits », et ailleurs, dans un chapitre du Zohar, on trouve ceci : « Trois jours et trois nuits » : cela représente, pour un homme, les trois jours dans la tombe avant que le ventre n’éclate » Et quand le poisson le vomit sur la terre ferme, Jonas est rendu à la vie, comme si la mort trouvée dans le ventre du poisson était préparation à une vie nouvelle, une vie qui a fait l’expérience de la mort, et qui peut donc enfin parler. Car la frayeur qu’il a éprouvée lui a ouvert la bouche. « Dans ma détresse j’ai invoqué Iahvé, et il m’a répondu ; du ventre du schéol j’ai crié : tu as entendu ma voix. » Dans les ténèbres de cette solitude qu’est la mort, la langue finalement se délie, et dès l’instant où elle commence à parler la réponse vient. Et même s’il ne vient pas de réponse, l’homme a commencé à parler.

Le prophète. Comme dans faux : la projection dans le futur, non par la connaissance mais par l’intuition. Le vrai prophète sait. Le faux prophète devine.

Tel était le grand problème de Jonas. S’il proclamait le message de Dieu, s’il annonçait aux Ninivites qu’ils seraient détruits quarante jours plus tard à cause de leur iniquité, ils allaient se repentir, c’est certain, et être épargnés. Car il savait que Dieu est « miséricordieux et clément, lent à la colère ».

Donc « les gens de Ninive crurent en Dieu ; ils publièrent un jeûne et se revêtirent de sacs, depuis le plus grand jusqu’au plus petit ».

Et si les Ninivites étaient épargnés, cela ne ferait-il pas mentir la prédiction de Jonas ? Ne deviendrait-il pas un faux prophète ? D’où le paradoxe au cœur de ce livre : sa parole ne resterait véridique que s’il la taisait. Dans ce cas, évidemment, il n’y aurait pas de prophétie et Jonas ne serait plus un prophète. Mais plutôt n’être rien qu’un imposteur.

« Maintenant, Iahvé, retire de moi mon âme, car la mort vaut mieux pour moi que la vie. »

C’est pourquoi Jonas a tenu sa langue. C’est pourquoi il a fui la face du Seigneur et rencontré son destin : le naufrage. C’est à dire le naufrage du singulier. »

p. 195 à 198


The Invention of Solitude (L’invention de la solitude), Paul Auster (1982)

Éditions Actes Sud, collection Babel. 304 pages.
ISBN : 978-2868698209

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