La pesanteur de la grâce

Le_Dieu_venu_du_Centaure« Laisse-moi te raconter mon histoire de chat. Elle est toute simple, très courte : une maîtresse de maison reçoit à dîner, elle a une magnifique entrecôte de deux kilos et demi sur le buffet de la cuisine, prête à être enfournée. La jeune femme bavarde tranquillement avec ses invités dans le salon, ils prennent un verre ou deux, puis elle finit par s’excuser pour aller dans la cuisine faire cuire la viande… qui a disparu. Et ne voilà-t-il pas le chat de la maison, dans un coin, est en train de se pourlécher tranquillement les babines…

— Cette saloperie a bouffé la bidoche, dit Barney.
— Vraiment ? Elle appelle ses invités, qui commencent à en discuter entre eux. Le steak a disparu – deux kilos et demi ! – et le chat a l’air repu, parfaitement réjoui. « Pesons le chat », suggère l’un deux. Ils ont tous bu un peu trop, l’idée leur paraît donc excellente. Ils se rendent dans la salle de bains et placent l’animal sur la balance. Deux kilos et demi. « C’est ça, le compte y est, fait un des convives. Le voilà votre steak. » Le fait de savoir ce qui s’est passé, d’avoir une preuve empirique, les satisfait pleinement. Jusqu’à ce que l’une d’entre eux lance, intriguée : « Mais où est le chat ? »
— Je connais cette blague, fit Barney. Mais je ne vois pas en quoi elle s’applique à notre problème.
— Elle pose le problème de l’ontologie en des termes absolument indépassables. Si tu y réfléchis suffisamment longtemps…
— Merde, lança-t-il avec colère, c’est deux kilos et demi de chat. C’est n’importe quoi… il n’y a pas de viande si la graduation indique deux kilos et demi.
— Rappelle-toi le vin et l’hostie », fit Anne d’une voix égale.

Il la dévisagea. L’espace d’un instant, l’idée sembla le frapper.

« Oui, reprit-elle. Le chat n’était pas le steak. Mais… il aurait pu être la manifestation de ce steak à ce moment précis. Le mot-clé, en l’occurrence, c’est le verbe être. Ne va pas nous dire, Barney, que la chose qui s’est introduite dans Palmer Eldritch est Dieu, tu n’en sais pas suffisamment sur Lui pour ça ; personne n’en sait assez. Mais cette entité venue de l’espace intersystèmes pourrait tout comme nous être façonnée à Son image. Une manière qu’Il aurait choisie pour Se dévoiler à nous. Si la carte n’est pas le territoire, le pot n’est pas le potier. Oublie donc un peu l’ontologie, Barney, ne parle pas d’être. » Elle lui sourit avec espoir, attendant un signe de compréhension de sa part.

[…]

Elle revint vers lui, les yeux sombres, embrumés. « Tu sais ce que j’ai vu quand tu m’a arraché cette tablette de K-Priss ? Et je dis bien vu, pas juste cru voir.
— Une main artificielle. Une mâchoire distordue. Et mes yeux…
— Oui, fit-elle d’une voix ferme. Des yeux métalliques, à peine une fente… Qu’est-ce que ça voulait dire ?
— Que tu regardais la réalité absolue. L’essence au-delà de la simple apparence. » Dans ta terminologie, on appellerait ça… des stigmates.
La jeune femme le considéra un long moment. « C’est comme ça que tu es en réalité ? » Puis elle se détourna de lui, le visage empreint d’une aversion manifeste. « Pourquoi n’est-tu pas ce que tu as l’air d’être ? Tu n’es pas comme ça maintenant. Je ne comprends pas. » Pour aussitôt ajouter d’une voix tremblante : « Je n’aurais jamais dû te raconter cette histoire de chat.
— J’ai vu la même chose en toi, ma chère. À cet instant précis. La main qui m’a repoussé n’avait franchement aucun rapport avec celle dont la nature t’a dotée. » Et tout pouvait si facilement rentrer dans l’ordre. La Présence demeure en nous. En puissance, sinon dans les faits.

« Est-ce une malédiction ? demanda Anne. Je veux dire, nous avons là l’écho d’une malédiction divine originelle ; serait-ce comme si tout recommençait ?
— Tu es la mieux placée pour le savoir ; tu te rappelles ce que tu as vu. Les trois stigmates… La main artificielle, les yeux Jensen et la mâchoire radicalement déformée… » Des symboles de sa présence parmi nous. Une présence que personne n’a sollicitée. Et… nous n’avons aucun sacrement médiateur susceptible de nous en protéger. Aucun rite subtil, minutieux éprouvé, capable de le cantonner à des éléments précis tels que le pain et l’eau, ou le pain et le vin. Elle se trouve là, au grand jour, à s’étendre dans toutes les directions. À regarder droit dans nos yeux, par nos yeux.
« C’est le prix que nous avons à payer, décida Anne. Pour avoir voulu expérimenter ce K-Priss. Comme un nouveau péché originel. » Sa voix était terriblement amère. »

p. 267 à 270


The Three Stigmata of Palmer Eldritch (Le Dieu venu du Centaure), Philip K. Dick (1964)

Éditions J’ai Lu, collection J’ai Lu Science-fiction. 285 pages.
ISBN : 978-2290033708

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :
search previous next tag category expand menu location phone mail time cart zoom edit close